Les chaises de Cécile Bobinnec

Elles sortent tout droit, dirait-on, d’un de ces catalogues d’objets improbables, forgés dans le sillage du surréalisme et qu’on imagine destinés, par un bricoleur fou, au palais du facteur Cheval ou de tout autre illuminé…  Entorses à la logique, irruption de l’absurde – un tel humour nous enchante et l’on esquisse un sourire amusé devant ces trouvailles – autant de salubres échappées, de pieds-de-nez à un quotidien si lourdement grevé de bon sens et de certitudes.

Un sourire qui se fige vite devant le malaise que distillent ces chaises inquiètes, inquiétantes…

On ne peut s’y asseoir, ni s’y adosser. Bancales, inutiles, dans tous les sens du terme ne tenant pas debout, elles dressent un échafaudage agressif de pals, d’instruments de torture, et leurs silhouettes d’ébène émaciée semblent s’être réunies pour un rituel de magie noire, une cérémonie gothique… Porteuses d’on ne sait quel deuil.

Elles meublent un théâtre désaffecté qu’aucun public ne fréquente – on pense à la pièce d’Ionesco – tandis que rôdent dans les coulisses des ombres furtives, des personnages livides, hôtes évanescents d’un monde inhabité, fantômes décharnés arpentant des corridors vides, à l’ image de nos parcours – nous qui déambulons aux frontières de marches incertaines, qui habitons les ruines d’un édifice jadis flamboyant, nous qui cherchons dans la lumière blafarde de lieux en déshérence le territoire dont nous fûmes dépossédés.   

Ces chaises sont trouées, parce qu’il y a aussi beaucoup de trous dans notre mémoire,  beaucoup de trous dans notre cœur dévasté, de manques, de fêlures, de béances…

Ruptures, amitiés défaites, rêves arrachés, ont raviné les berges de notre rivière et c’est un fleuve sauvage qui emporte à la dérive notre trop frêle rafiot, venu éventrer sa carcasse sur le lit de pierres que le torrent charrie. Un fanion, hissé au mât du radeau naufragé, porte l’espoir que l’ange accoure à l’appeau de notre chiffon de fortune et comble notre envie d’aimer encore, de rêver encore, fût-ce au cœur de la débâcle, de l’incendie…

Car nous ne voulons pas que des moignons de chaises, les débris calcinés d’une demeure qui fut la nôtre, les témoins fracassés de notre gloire, récitent sur une scène abandonnée la saga funèbre de nos amours défuntes, l’élégie muette de toutes nos déchirures.

Henri Zalamansky.