Les limites de la lumière

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Ce que révèle, déchiquetée par rapport aux ténèbres, une lumière insuffisante et subreptice, c’est un déchirement si essentiel de formes qu’on serait tenté d’y reconnaître une image finalement rassurante du chaos, une convulsion de tissus interdisant toute représentation ou, plus encore, indifférente à la moindre analogie. Mais l’effet même de l’opposition entre l’obscurité et cette lumière initiale souligne toutes les limites dessinées par les effrangements, les lacérations, les effractions, mais aussi les ligatures et le ligotage entortillé, puis laisse deviner les contours d’une poupée partiellement éventrée, éviscérée, exhibant une ressemblance profondément troublante avec un sexe féminin écartelé. La violence et l’affolement règnent alors, évoquent une sombre destination de la poupée qu’on imaginerait dévolue à un quelconque rituel archaïque, à quelques troubles pratiques d’envoûtement. Mais pourquoi tant de rage dans l’objet du rite ? C’est sans doute que la poupée ne mime pas un instrument de magie, fut-elle allusive, mais la révélation effrayante de cette irréductible part de violence faite à la réalité même pour l’arracher à la terreur plus radicale, tout simplement absolue, de l’informe, et permettre au prix d’une brutalité sans doute nécessaire – celle dont on peut constater la trace sur le corps de la poupée tordue de souffrance – la représentation, la pensée d’une limite, les bords, la différence même des corps et des sexes, réglant la friable ligne de partage des désirs. La poupée n’est qu’une ébauche, les premiers lambeaux de la représentation; elle suggère ce que sont les conditions de possibilité de toute vision, exhibées indécemment, comme elle semble hurler en révélant l’irrémédiable transgression dont procède tout désir, et d’abord celui par lequel toute ambition d’oeuvre d’art cherche à réactiver nos peurs les plus profondes en les confortant grâce à une donation ininterrompue de formes, en leur imposant toutefois un rassurant périmètre de lumière et, finalement, de sens. Souverain, l’excès n’offrirait aucune aspérité d’où prendrait naissance la contradiction initiale, la première ligne, la tentative de répondre au manque et à son énigme insupportable par quelque artefact composite, mêlant indéfiniment l’atroce et le vertige délicieux : les plis, les replis du tissu, dont la trame semble rugueuse et douce comme du coton que le battoir à légèrement feutré, jeté à notre regard dans l’éclair d’un unique jet de lumière, sont autant de cris, de halètements, de hurlements proférés au nom de l’indécidable qu’ils tentent, cependant, de définir, le temps d’une fugitive torsion.

Marc B. de Launay

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